Christiane

3 octobre 2011 à 09:00 | Publié dans clinique, diagnostic, interrogatoire, Médecine | 11 commentaires

Christiane est une patiente que je connais depuis longtemps.

J’éprouve pour la plupart de mes patients de l’empathie. C’est à dire que j’essaie d’être en phase avec eux, avec leur ressenti, même si j’essaie en même temps de ne pas m’impliquer trop, car il serait désastreux pour un médecin d’éprouver les mêmes sentiments que son patient.

Mais avec Christiane, j’ai un peu de mal. Pourtant Christiane est une femme d’une cinquantaine d’années, qui ne travaille pas mais qui est débordée par les multiples activités d’une femme, épouse, bientôt grand-mère. Sport, réceptions, sorties avec ses amies, elle n’arrête pas. Grande et mince elle serait jolie si elle n’avait pas en permanence un air exigeant, tout en souffrant de tous les maux de la Terre .

En effet Christiane est clairement hypocondriaque, et cancérophobe. Alors tous les trois ou quatre mois, elle prend rendez-vous, en général en urgence relative (elle demande que je la voie dans le premier créneau disponible), et elle me présente son nouveau symptôme. Le sein, le poumon, les os… Tout y passe, année après année. A chaque fois, elle arrive, elle se plaint, me décrit des symptômes parfois banals, parfois plus inquiétants, parfois j’ai l’impression qu’elle me récite ce qu’elle a lu sur internet… Vous ne croyez pas que c’est grave, Docteur?

Je me surprends parfois à être d’emblée sur la défensive, quand elle entre dans le cabinet, parfois un peu fatiguée d’avance , mais je fais un gros effort pour rester souriante, et je pense qu’elle ne se rend compte de rien.

Chaque fois donc, je l’examine très soigneusement, d’une part pour la rassurer, d’autre part parce que j’ai une petite voix en moi (celle de Jaddo s’appelle Ginette, la mienne n’a pas de nom…) qui me chuchote que c’est avec ce genre de patient exaspérant que l’on a des surprises parfois, et donc pour me rassurer aussi.Je limite les examens complémentaires au maximum, je demande à Christiane de revenir dans un mois pour faire le point sur le symptôme afin de ne pas passer à côté de quelque chose, et en général Christiane repart toute contente, ses symptômes déjà presque disparus…

Quand elle arrive ce jour là, c’est comme d’habitude pour se plaindre d’une douleur, cette fois dans l’hypocondre droit (douleur de l’hypocondre, pour une hypocondriaque, c’est banal!). Au début je l’écoute, je l’avoue, d’une oreille un peu distraite. C’est le soir, je suis un peu fatiguée, j’ai envie de rentrer chez moi… Christiane a une voix un peu aiguë, utilise les superlatifs ( j’ai trèèèès mal, docteur) mais quelques éléments de son discours me mettent en alerte. Ma petite voix l’indique : tu es fatiguée par ta journée, cette patiente te fatigue déjà intrinsèquement, même quand ce n’est pas le soir, c’est le bon moyen pour se tromper, négliger un symptôme important…

Du coup j’écoute mieux Christiane. Elle m’explique que cette fois elle a vraiment mal (ce n’est pas la première fois), que ça la réveille la nuit (ça c’est une première), qu’elle n’a plus d’appétit, et qu’elle a maigri. C’est facile à vérifier, je la pèse régulièrement, et effectivement en 3 mois elle a perdu 2 kilos, ce qui n’est pas en soi inquiétant, mais comme elle est très mince et n’a jamais fait de régime, elle est presque maigre maintenant. Bref  j’ai envie de la prendre au sérieux, j’ai une impression qu’il faut vérifier, et je lui demande quelques examens complémentaires légers pour commencer. Trois jours plus tard le radiologue m’appelle, il vient de pratiquer l’échographie abdominale que j’avais demandée, il y a une image au niveau de la vésicule biliaire qu’il souhaite vérifier, et il projette de faire un scanner. Je lui donne mon accord et le lendemain le scanner est pratiqué et montre une image très évocatrice de cancer sur lithiase vésiculaire.

Christiane revient, à la fois inquiète et soulagée, Vous voyez Docteur, c’est pas que dans ma tête mes problèmes… et je la confie au chirurgien.

Deux mois plus tard, quand elle reprend rendez-vous, c’est pour me remercier : Docteur le chirurgien a tout enlevé, il m’a dit qu’on avait fait le diagnostic très tôt, et c’est bien parce que vous m’avez écoutée…

Et là, j’avoue que j’ai eu un peu honte d’avoir eu parfois, à son égard… les pensées que j’avais eues…

Denise n’a plus toute sa tête

24 juin 2011 à 09:52 | Publié dans clinique, diagnostic, examen clinique, interrogatoire | Laisser un commentaire
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En ce milieu des années 90, Michel est un ami depuis quelques années. Nous avons le même âge et nos enfants aussi. Je suis son médecin traitant, celui de son épouse et de ses enfants.

Mais je ne connais pas Denise, sa maman. Elle a une soixantaine d’années, habite à quelques 20 km de là, et elle voit habituellement un autre médecin.

Mais là, Michel est inquiet. Il m’explique que sa mère perd un peu la tête, et il craint quelle n’ait un début de démence. Il me demande si je peux la recevoir pour avis.

Denise arrive assez guillerette. Elle a été accompagnée par son époux qui l’attend en bas dans la voiture.
A peine entrée dans le cabinet elle s’installe et commence à parler : Son fils lui a tellement parlé de moi qu’elle souhaitait faire ma connaissance. Elle enchaîne sur le récit de ses journées, passe un peu du coq à l’âne, mais reste cohérente et bien orientée. En revanche elle se plaint de troubles de la mémoire qui la gênent au quotidien. L’examen clinique est normal. Pour éliminer une cause métabolique, pour me donner aussi un peu de recul vis-à-vis de cette patiente que je vois pour la première fois, je demande un bilan et lui donne un nouveau rendez vous pour me montrer les résultats 15 jours après.

Quand elle revient le jour dit, je suis immédiatement frappée par l’aggravation rapide et manifeste de son état.
Elle est maintenant très volubile au point que j’ai du mal à canaliser son récit. Celui-ci est devenu totalement décousu. Denise est intarissable et pas toujours cohérente … Ce qui pouvait passer, lors de la première consultation, pour un léger état d’excitation, est une logorrhée ininterrompue. Le bilan métabolique et biologique, lui, est normal.

Devant cette aggravation très rapide,le diagnostic de démence me parait moins probable, et en tout cas en évoque d’autres.

Effectivement le scanner que je lui prescris va montrer un méningiome frontal.
(Pour les lecteurs non médecins, c’est une tumeur bénigne, qui ici s’est développée dans le lobe antérieur du cerveau, et dont le pronostic est bon en général).

Denise a donc été confiée à un neuro-chirurgien, opérée, et elle a récupéré sans séquelles.

Conclusion 1 : dans l’examen clinique la première étape c’est l' »interrogatoire », ou plutôt entretien dirigé. Il est fondamental dans la prise en charge du patient, mais totalement ignoré actuellement dans la nomenclature de nos actes.

Conclusion 2 : Denise m’apporte régulièrement les fruits et légumes bio de son jardin, et je me régale…

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