Une histoire banale

14 février 2012 à 09:46 | Publié dans diagnostic, gardes, Médecine, urgences | 12 commentaires
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« Allo? Bonjour. C’est ma femme. Elle est tombée dans la rue, et elle a mal au bras…. »

Je les connais bien. Ils ont plus de 80 ans, ne se déplacent pas l’un sans l’autre, s’épaulent et se soutiennent mutuellement…. Il y a un an, elle a fait un infarctus et ne s’est décidée à m’appeler qu’après quatre heures de douleurs. Elle s’en est remise tout doucement, elle commençait à reprendre une vie normale et aussi active que possible…

Bon, éclaircir la situation.

– Elle est tombée où ? Comment?

– Nous étions dans la rue, nous allions faire les courses. Elle a trébuché et elle est tombée…

– Elle a eu un malaise ?

– Non, non, elle a vraiment trébuché, sur le trottoir il y avait un trou…

– Elle s’est relevée seule?

– Non, je l’ai aidée, et aussi des gens qui passaient… Un commerçant a sorti une chaise, elle s’est reposée un peu, et on est rentrés doucement à la maison, maintenant on est à la maison, mais elle a vraiment mal et ne peut pas bouger son bras.

D’accord. Bien sûr c’est un jour férié, ils habitent à 30 km de PetiteVille, que faire?

-Elle ne veut pas appeler le 15, elle ne veut pas aller à l’hôpital, il ajoute.

Ils sont à 30 km, le temps de récupérer ma voiture, je n’y serai pas avant deux heures, cela m’ennuie que des décisions soient prises hors ma présence, et je ne connais personne dans cet hôpital proche de chez eux.

-Prenez un taxi, et venez à CliniqueRéputée de PetiteVille, je leur propose. Comme ça je vous y rejoins et on pourra faire ce qui est nécessaire.

Je préviens des amis d’amis censés connaître quelqu’un à CliniqueRéputée, et je me prépare à y aller moi aussi.

Quand j’arrive, ils ne sont pas encore là, mais ils débarquent quelques minutes plus tard.
Elle se tient le bras, elle essaie faire bonne figure, mais la douleur se lit sur ses traits. On lui a appris à ne jamais se plaindre, et elle ne se plaint pas, elle dit juste dans un souffle, j’ai vraiment mal…

Au secrétariat des urgences personne n’est prévenu de notre arrivée. Après les formalités d’usage, il faut attendre un peu qu’on nous appelle.

J’explique qu’il s’agit d’une fracture probable, que la personne souffre : pas de problème, il faut attendre comme tout le monde…

Une infirmière sort du service des urgences et l’appelle. Je l’aide à se lever, je me présente, je veux l’accompagner.

– Non, vous, vous restez là, vous attendez, dit l’infirmière en la prenant fermement par l’autre bras et en l’emmenant d’un pas vif qu’elle essaie difficilement de suivre.

Eh oh, je sais qu’elle fait 10 ans de moins que son âge, mais quand même, elle a une fracture là!

J’ai envie de crier, mais je n’ose pas.

En revanche rester là à attendre et la laisser seule, je ne peux pas… Alors je me fais ouvrir la porte des urgences en prétextant qu’on m’a autorisé, je la cherche au milieu des quelques box qui sont là. Je la retrouve au moment où l’infirmière la laisse dans un box en lui disant : « enlevez le haut, le médecin va venir ».

Enlevez le haut…. Toute seule… Avec une fracture de l’humérus probable non immobilisée…. Et on est dans CliniqueRéputée…. Je crois rêver… Heureusement que je suis entrée presque par effraction et que je peux l’aider.

Une autre infirmière qui passe m’interpelle : vous n’avez pas le droit d’être là, le médecin ne sera pas content…

On verra à ce moment là, je lui réponds.

Je suis étonnée cependant, je comprends d’autant moins cette attitude que d’autres patients sont accompagnés, eux.

20 longues minutes se passent. Elle est déshabillée, elle a froid, elle a mal. Je sors du box: « cela va être long?  »

« On fait ce qu’on peut…. »

10 minutes plus tard: une autre infirmière arrive : « excusez-nous, il y a quelqu’un qui a besoin d’oxygène, l’oxygène est dans ce box où vous êtes, donc on vous change de box…. »

Et nous voilà reparties vers un box éloigné, encore plus froid…

Je n’ose plus rien dire, je crains que cette longue attente ne soit due à mes protestations du début…

Le médecin arrive enfin, il voit la situation… et demande une radio… Pas trop tôt.

Nous partons pour la radio, proche heureusement. La manipulatrice la fait entrer, et me la rend quelques minutes plus tard.

Retour dans le box.

Nouvelle attente.

15 minutes plus tard, le médecin revient avec la radio : c’est cassé (ça ce n’est pas un scoop cher confrère), fracture sans déplacement heureusement…

Il propose de poser une attelle, ce qui me paraît effectivement le mieux. Ainsi fait-il.

À un moment il me dit : c’est drôle, on dirait qu’elle n’a pas très mal, elle ne se plaint pas beaucoup….

Je lui crie presque : mais c’est parce qu’elle n’aime pas se plaindre, mais elle souffre terriblement!
C’est le moment qu’elle choisit pour dire :  » je crois que je ne me sens pas très bien ».

Comprenant enfin, l’urgentiste propose une perfusion d’antalgiques puissants pendant 20 minutes pour la soulager un peu…
Cela la soulage effectivement…

Il y a deux heures que nous sommes arrivées !

Enfin nous pouvons partir, retrouver son époux, préparer le retour au domicile.

Une histoire banale, comme on en voit tous les jours, et qui se termine « bien ».

J’avoue qu’elle me laisse cependant un goût amer.

Si au lieu de la prendre en charge à distance au début, et d’agir seule, je lui avais conseillé d’appeler le 15, on lui aurait sans doute envoyé le Samu, et la prise en charge aurait peut-être été plus rapide, plus efficace, plus adaptée, moins douloureuse ?

Lecteurs médecins, qu’auriez-vous fait pour votre mère ?

Première garde

10 septembre 2011 à 23:33 | Publié dans gardes, urgences | 6 commentaires
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C’est ma première garde d’interne. Dans Petit Hôpital il y a deux internes et demi en pédiatrie (un demi interne n’est pas un interne qu’on a coupé en deux, c’est un interne qui n’est pas interne mais on fait comme si, et il prend moins de gardes, mais quand même un peu. Heureusement qu’il est là, car sinon un jour sur deux pendant 6 mois c’est lourd).

Donc j’ai commencé lundi, on est dimanche, et me voilà seule aux commandes. Le Grand Chef est chez lui, à 10 minutes. Entre le Grand Chef et moi, il n’y a personne, pas de Petit Chef, pas de sous- chef, personne.

Quoi qu’il arrive, pendant 10 minutes je devrai me débrouiller. Dans Petit Hôpital, le dimanche il y a aussi les autres internes ( médecine, chirurgie, anesthésie réanimation) et les infirmières de garde, c’est tout. Je n’ai jamais été seule aux commandes, et je stresse un peu.

Je suis dans la cour de Petit Hôpital, quand arrive tout d’un coup à vive allure une voiture qui s’arrête juste devant les urgences. Le conducteur s’éjecte et va ouvrir la portière arrière, d’où sort un jeune homme tenant dans ses bras un enfant qui paraît inanimé.

Je me précipite, et les précède dans la salle des urgences en hurlant qu’on appelle l’interne en réa, et mon Grand Chef. Un regard m’a suffi pour me rendre compte que cette petite fille est en état de mort apparente. Pendant que je la masse et que l’Interne en réa arrive et essaie d’organiser une réanimation (mais il n’a pas l’habitude des enfants, c’est un réanimateur d’adulte a priori), le jeune homme me raconte ce qui s’est passé.

Lui il a 18 ans, c’est l’oncle de la fillette, qui s’appelle Diane et a 4 ans. Ils étaient tous réunis pour un déjeuner familial en ce dimanche d’octobre. La petite jouait quand tout d’un coup elle a poussé un cri et s’est effondrée.

Comme l’oncle a suivi des cours de secourisme pour devenir pompier, il sait faire un massage cardiaque externe, il a donc entrepris de la masser.

La famille paniquée n’a pas eu le réflexe d’appeler les secours.

Le père a pris la voiture pendant que la maman restait garder les autres enfants, l’oncle s’est installé sur la banquette arrière avec la petite, et a continué à masser pendant tout le trajet en voiture, d’une quinzaine de minutes.

Diane n’a pas repris connaissance. Son coeur n’est pas encore reparti.
Avec l’interne de réa qui a aussi appelé son chef, avec les infirmières, nous nous affairons. Nous massons, nous essayons de ventiler au masque avec oxygène.
L’interne de réa propose d’intuber. Mais il ne l’a jamais fait sur un petit de cet âge. Moi non plus.
Il essaie néanmoins, et réussit, contre toute attente.
Nous entretenons ainsi une ventilation artificielle plus ou moins efficace.
Entre temps, j’essaie d’en savoir plus sur les causes de l’accident. Je demande si la petite aurait pu faire une fausse route et s’étouffer, si elle a déjà perdu connaissance, si elle a pu avoir accès à des médicaments ou des produits toxiques. J’apprends qu’elle a fait des convulsions hyperthermiques quand elle avait deux ans.
Surtout, la maman restée à la maison fait aussi son enquête, et découvre que le grand frère de Diane, qui a 5 ans, déclare que le radiateur électrique l’a « mordu » au moment où sa petite soeur perdait connaissance. Effectivement, dit la maman, ce radiateur semble avoir disjoncté.
Dès lors le diagnostic d’électrocution semble le plus probable, expliquant l’arrêt cardiaque et respiratoire brutal.
Les grands chefs sont arrivés et font tout ce qu’ils peuvent pendant une bonne demi-heure. Je me suis écartée pour les laisser travailler. Des ordres brefs, des piqûres de tous les côtés.
Quand ils s’arrêtent soudain, je lis dans leurs yeux à la fois le désespoir et la haine.

Quant à moi, je me sens vidée, j’ai envie de pleurer mais il ne faut pas, pas maintenant, je revis la scène en me posant plein de questions.
Mon Grand Chef m’explique que de toute façon, l’arrivée de l’enfant 20 minutes après l’arrêt cardio circulatoire était de mauvais pronostic.

Il a fallu pourtant terminer cette garde, avec des rhinopharyngites, des parents mécontents d’avoir attendu, et enchaîner la semaine suivante, et des années de garde, puis d’exercice.
J’ai eu d’autres cas difficiles, d’autres histoires qui se sont mal finies, beaucoup d’autres urgences.

Mais celle-là garde une place à part dans ma mémoire.

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